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© 2016 Théâtre Les Pieds Nus

La Grande Nuit du Kûtiyattam

4-Nov-2016

Vincennes, Cartoucherie, 17h30, nous arrivons au Théâtre du Soleil par une belle journée d’automne. Au programme la « Grande Nuit du Kûtiyattam », le plus vieux théâtre du monde.

 

 

Le Kûtiyattam est un genre théâtral du Kerala (Région du Sud-Ouest de l’Inde) dont le malayalam (langue de cet état) signifie littéralement « jeu (attam) avec (kuti) ».

Théâtre millénaire qui se distingue pour représenter le répertoire dramatique en sanskrit (pour les vers) et en prakrit (pour la prose).

Ancêtre du Kathakali, il est classé au patrimoine immatériel de l’humanité à l’Unesco.

 

UNE EXPERIENCE

 

C’est avec un tout petit peu de retard que le spectacle commence, après avoir attendu que l’ambassadeur d’Inde arrive (…). Il y aura 6 parties d'une durée d'environ 2H, entrecoupées d’un entr’acte de 30 à 45 minutes, permettant aux acteurs de se reposer, aux spectateurs de reprendre quelques forces autour du bar du Soleil, qui propose à chaque entr’acte un menu différent en relation avec le thème de la soirée. Au menu donc, recettes indiennes où l’on y retrouve les vraies saveurs de là-bas. Les éventuels "coups de barre" avaient même été prévus avec des matelas  disposés un peu partout au sol pour ceux qui avaient besoin d'une sieste récupératrice avant de voir la suite du spectacle. 

 

La troupe tout d’abord commence par une première partie que nous pourrions dire « liturgique ». 1 acteur, le chef de troupe, chante des louanges aux Dieux. Entre les acteurs et le public, la flamme de l’esprit divin brûlera tout au long de la nuit sans jamais s’éteindre, comme pour dire l’éternité et la permanence de l’esprit, accompagnée d’offrandes de fruits et de riz

 

La représentation quant à elle (une douzaine d’heures de théâtre environ) est parfaitement construite dans la dramaturgie. 

 

La première partie permet au spectateur de se familiariser avec le genre, les codes, les musiques percussives.

 

Puis nous rentrons dans le « récit ». Les personnages se rencontrent ou non, laissant bien souvent la place à des performances époustouflantes d’acteurs, soutenus par des tambours tout aussi étincelants.

On va crescendo, tout s’accélère et s’intensifie, tant au niveau de la musique, des images, de la danse. Cela correspond également au moment où le spectateur est le plus « en éveil », le plus à même de recevoir et de supporter l’intensité de la chose.

 

Nous noterons la performance étourdissante de l’acteur et des musiciens de la 2ème partie, moment qui coïncide avec l’arrivée de Râvana de retour d’un combat épique dont il est sorti vainqueur.

Le solo va durer 2 heures ininterrompues, à chanter, danser, bouger, avec sur le dos un costume avoisinant les 15 kg, sans que cela ne paraisse une seule seconde éreintant aux yeux du public. A l’issue du solo de l’acteur et des musiciens, le public est K.O. sur son fauteuil, émerveillé. 2h c’est la durée approximative d’un spectacle lambda chez nous, où parfois nous voyons des acteurs sortir émoussés d’être restés 1h sur scène en continu. Là, nous pouvons réellement parler de performance. D’autant plus que l’acteur en question reviendra à de multiples reprises durant la nuit.

Le genre implique un dépassement de l’acteur sur lui-même. On ne fait pas descendre la rigueur à son propre niveau, mais on pousse l’effort et l’exigence à hauteur de ce qui est demandé par le genre. L’exigence des Dieux est énorme.

 

 

Puis vient le combat avec l’aigle divin Jatâyu, seul sur sa petite estrade de 2 mètres carrés environ mais d’où jaillira l’immensité et l’infini. Le costume représentant l’aigle est sublime. On y reconnaît parfaitement un oiseau, mais sublimé, théâtral, grandiose. Le combat avec Râvana est une danse plus qu’un combat. Le réalisme est proscrit. Cela n’empêche pas d’y croire, au contraire. L’occident trop fier de son réalisme a quelques notes à prendre. Pourquoi mettre du sang, de la «vraisemblance », quand la poésie suffit et nous élève? A méditer…

 

Puis les deux dernières parties seront plus calmes. Les fatigues se sentent mais tout le monde tient plus ou moins bon. Même les acteurs semblent lutter mais la qualité n’en souffre pas, ce qui est fait est bien fait, respectueux des dieux pour lesquels ils célèbrent et du public qui les regarde. Et puis cela correspond aussi au moment où le public perd un peu en attention et en concentration. Logique donc.

 

Ceux pour qui l’on joue ici, ce sont avant tout les dieux. Les acteurs « actent » et le public regarde, mais d’une certaine manière nous sommes tous acteurs, tous participants de la même liturgie, tous célébrants.

La première partie nous permet aussi de changer de rythme intérieur, de rentrer tout doucement en contact avec une culture que nous ne connaissons pas mais qui, malgré tout, l’espace d’une nuit, nous paraîtra comme familière, fraternelle. Cette partie, c’est encore une invitation et un rappel à l’harmonie originelle. Ce que le monde est devenu c’est ce que l’homme en a fait mais ce qu’il était au début ce sont les Dieux qui l’ont fait, un monde parfait de paix et d’harmonie. On nous le rappelle, non pas en accusant, car ici rien de politique, social ou psychologique; on nous le rappelle comme on nous rappellerait de prendre bien soin des gens que nous aimons. On nous le rappelle même pas d’ailleurs, on remercie d’avoir crée cela. Et remercier se chante, se danse, se fête.

Mais cette célébration est vécue de manière très simple par les acteurs, les musiciens, hommes ou femmes. Certains sortent, d’autres rentrent, s’étirent, se grattent, mais sans jamais troubler l’Unité et la grâce du moment. La rigueur est ailleurs. Elle est dans une vie de méditation et d’apprentissage. Une vie de maîtrise de son art et de respect des traditions, et cela provoque du respect chez celui qui regarde, parfois même de la fascination.

 

TRACE

La soirée commencée vers 18h30 se finira le lendemain vers 9h du matin. 15h de théâtre et d’expérience comme le théâtre n’en propose plus aujourd’hui.

Et pourtant…

Pourtant c’est ainsi qu’il vécut pendant de longs siècles, en Orient comme en Occident. Pendant longtemps il ne fût ni une tribune ni le lieu de tous les égos.

Pendant longtemps, très longtemps, il a été le lieu où les hommes se réunissait pour célébrer la vie, l’amour de la vie, la conscience du monde et de l’univers.

Et -bonne nouvelle !- ce théâtre n’est pas tout à fait mort! Il existe encore quelques hommes quelque part dans le Sud de l’Inde pour qui cela n’a pas changé. Ils sont nos maîtres, ils sont les résistants du théâtre, du vrai théâtre. Ils sont la mémoire millénaire du théâtre et de sa raison d’être. 

 

La salle était pleine ce soir là. Même si elle s'est un peu dégarnie au fur et à mesure des fatigues et autres contraintes, à 9h du matin il restait encore beaucoup de monde. Les vaillants et les passionnés de cette nuit indienne étaient multiples: des jeunes, des vieux, des amateurs, des professionnels, des curieux, des spécialistes.

Les gens viennent et savent qu’ils vont vivre une expérience, et c’est sans doute ce qu’ils sont venus chercher, loin des tous les faux théâtres qu’on leur propose interminablement vides tant dans le fond que dans la forme. 

 

 

Ici la performance n’existe pas en tant que telle, c’est le sens qui la fait naître, ce n’est jamais une idée ou un ego qui dirige le travail ou celui qui joue. Et même, au travers de cette performance, ce qui jaillit ce n’est jamais l’individualité d’un acteur ou d’un musicien, ce sont toujours des images, un chant, une danse, la poésie. Tous sont service d’un invisible qui devient palpable petit à petit. 

 

Devant nous, avec leur maquillage et leurs costumes flamboyants, nous avons l’impression que des Dieux se dressent. Le réalisme, que nous recherchons tant chez nous, de manière presque forcenée parfois, s’ennuie ici. Il est insuffisant, voire inutile. Pas de rationalisme non plus. La raison spéculative maladive de notre siècle s’ennuie elle aussi. Réalisme et rationalisme sont les degrés primaires de ce théâtre, des jeux pour les enfants.

Ce qui nous intéresse, ce n’est pas l’avis d’untel ou la performance de tel autre, c’est de rétablir l’harmonie universelle. Voilà l’enjeu, voilà ce que nous servons et ce que nous fêtons. Ce faisant quelque chose s’apaise, nous sommes reliés de manière plus évidente, plus sensible.

Il y a pas de dualité parce que rien ne provoque le débat, au contraire tout tend à réconcilier. 

L’espace même est très ouvert, il n’y a pas de « mur » entre les acteurs et les spectateurs, le mur cette invention européenne tragique. Nous les voyons se maquiller et se costumer, ils passent à travers nous. Nous avons parfois l’impression que nous pourrions monter avec eux sur scène. Il n’y a pas de star, pas d’idole. L’harmonie et l’unité commencent là. 

 

Les autres parties développeront des épisodes issus des textes sacrés de l’Inde (Mahâbhârata, Râmâyana), mettant en jeu des personnages comme Krishna, Râvana, Parvati etc. 

Ce qui nous marque cette fois, c’est la manière dont on « joue » cela. Les gestes sont lents, même quand ils sont rapides, les mots rares, les phrases sont répétées à loisir, et on peut même prendre plusieurs minutes pour dire 1 seule phrase. Et pourtant pas de temps mort, pas de « faux rythme ». L’ennui n’existe pas. Le premier mot du premier acteur intervient seulement 20 minutes après que la représentation ait commencé. Imaginez cela dans un spectacle « bien de chez nous », ce serait impensable, voire insoutenable, car il nous faut des mots, des mots encore des mots. Hors du texte point de salut!

Ce théâtre nous enseigne car il est à l’encontre de ce que nous connaissons et ce que nous faisons. Prendre 10 minute pour dire une phrase (entendez: chanter, danser, en musique, gestuer, en couleur, sans temps mort), c’est témoigner d’un rythme qui nous est naturel, qui fait partie de l’histoire du monde, de l’univers. C’est difficile à comprendre car aujourd’hui il nous faut aller vite, dire vite et une seule fois son texte, monter des spectacles d’une durée raisonnable (pour qui? pour quoi?…) sinon c’est invendable. Le Kûtiyattam nous réconcilie avec le cosmos là où notre théâtre occidental s’ensommeille dans ses sujets quotidiens et psychologiques qui tombent chaque jour un peu plus profond dans un réalisme gluant dans lequel nous nous débattons.

Tout ce que nous avons sous les yeux va à l’inverse de ce que ces acteurs du Kerala nous font vivre, c’est même l’inverse total. 

Pour comprendre cela, il faut avoir conscience de ce qu’est l’homme et de ce qu’il est dans l’histoire du monde. C’est reprendre contact avec notre nature cosmique.

 

 

Il n’y a pas à savoir qui a raison ou qui a tort, le sujet ne se situe pas là et ce n’est vraiment pas la question. Nous faisons le théâtre que nous pouvons avec l’héritage qui est le nôtre, il n’y a pas à juger cela. Mais quand ce qui nous vient d’ailleurs a quelque chose à nous apprendre, quelque chose de supérieur, nous nous devons de nous asseoir, d’écouter et de nous laisser enseigner. Il faut être humbles.

 

 

Il nous faut savoir à quoi sert le théâtre et pourquoi nous avons décidé d’en faire, ou même d’aller en voir si nous sommes seulement spectateurs. Le regard du spectateur d’ailleurs doit être extrêmement exigeant et il ne devrait pas souffrir la médiocrité qu’on lui sert tout au long de l’année. Le spectateur a un rôle à jouer très important. Non pas de juger, mais d’exiger quelque chose de plus grand, de plus profond, de plus éternel. Lui aussi a un travail à faire. À lui de reprendre son rôle et à nous de le lui redonner. Ne pouvant plus participer, il n’avait plus qu’à juger, à critiquer. Voilà, entre autre, ce que le « mur » a créé.

Pour comprendre le théâtre et son rôle, il suffit d’assister à une de ces nuits indiennes. Le seul regret c’est de ne pas pouvoir vivre cela plus souvent car là-dedans se trouve une de clés du monde de demain, un monde de paix, d’harmonie et de justice.

« Le théâtre est oriental », disait Artaud. Plus que jamais, après avoir assisté à la grande nuit Kûtiyattam, nous ne pouvons qu’acquiescer.

Car le but n’est pas de comprendre ou d’être ému, mais de sentir. Sentir quoi? Que quelque chose réunit tous les hommes entre eux. Comme le dit la première partie de la soirée (je n’ose pas parler de spectacle ici), au début « la mangouste et le serpent n’étaient pas ennemis ». Nos ennemis, ce sont nous qui les créons alors qu’ils nous faut recréer des frères. C’est de cela dont nous avons besoin aujourd’hui plus que tout autre chose. Ne pas céder face à ceux que la division arrange. C’est de cette conscience que naissent l’émotion et la compréhension. Là aussi, il nous fut inverser la tendance et rétablir l’ordre des choses. L’affect est secondaire, quasi inexistant. L’émotion qui naît de la conscience en revanche est là, elle nous élève et nous rend plus grands.

Ce n’est pas en enclenchant la révolution que nous l’obtiendrons, c’est en cherchant l’amour.

 

La nuit fut longue et courte à la fois.

 

Quelque jours après il demeure un sentiment de privilège d’avoir pu assister à cette chose rare et précieuse. A l’image de nos glaciers qui fondent aux extrémités de la terre, une part du patrimoine culturel du monde fond à vue d’oeil lui aussi. Il nous faut en avoir conscience. L’homme a besoin de se nourrir d’oeuvres comme celles-ci tout comme il a besoin d’air pour vivre.

Je dis bien d’oeuvres « comme celles-ci » car elles recèlent en elles des trésors d’humanité que notre théâtre contemporain occidental a oublié. 

Prenons donc garde à ce que les chefs d’oeuvres de ce genre ne fondent pas, il en va de notre grandeur.

 

 

Merci au Théâtre du Soleil de permettre ces rencontres. Car l’accueil, le lieu, la beauté du lieu, les lumières tout participe à cette unité. Il ne faudrait pas croire que la seule représentation provoque cela. C’est un tout. C’est une volonté et un choix de vivre le théâtre autrement, de le vivre tel qu’il était chez nous et ailleurs, tel qu’il devrait être et, espérons-le, tel qu’il sera demain.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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